« A quoi » ou « pour quoi » résistent les salariés ? Quelles formes prend la résistance contemporaine ?
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« Je suis un haut fonctionnaire européen, j’officie aujourd’hui dans une grande institution dont le prestige est important et le rôle aujourd’hui majeur dans l’économie.
Ma vie est une succession de tensions et de transgressions, et actuellement je suis clairement en dissidence avec mon institution, même si cela peut paraître à première vue bizarre pour un haut fonctionnaire.
Le management de cette institution s’est incroyablement dégradé depuis quelques années. A des monstres d’envergure ont succédé peu à peu de médiocres exécuteurs de basses œuvres dont le seul intérêt personnel sert de carburant. Il en résulte tout ce que l’on peut imaginer : luttes intestines incessantes, règlements de compte, dossiers gérés sans réflexion, pauvreté voire désert intellectuel. Ma génération est de plus poussée sur le côté et je ne compte plus les camarades placardisés et humiliés. Certains ne s’en portent pas plus mal, vu les chèques qui accompagnent parfois leur sortie, tout cela sur le dos du contribuable bien entendu. L’un d’eux, un brillantissime administrateur, attend depuis deux ans chez lui qu’on veuille bien lui confier une mission. Il est grassement payé pour voyager et visiter des musées, tant mieux ou tant pis je ne sais pas.
Mais moi je ne supporte plus depuis déjà quelques années cette dégénérescence, qui s’accompagne en plus d’arrogance et de stupidité. Récemment on m’a collé un nouveau directeur dans mon service, un jeune d’à peine 40 ans débarqué d’un cabinet ministériel. Ce type lundi dernier a presque défoncé la porte de mon bureau, s’est assis en face de moi, et m’a dit, « tu comprends je viens ici pas bien tous les matins parce que tu as un grade plus élevé que le mien, c’est pas normal ». Que voulez vous que je réponde à ça ? C’est ça mon institution aujourd’hui, voilà à quoi pensent ses dirigeants, pendant que la crise court allégrement dehors. Cette idéologie de l’intérêt personnel est totalement décalée par rapport à la raison d’être de l’institution, de service public quoi, est ce que cela a encore un sens ce mot là ? Pour moi oui, j’ai été élevé dans ce culte là, dans le prestige de la fonction publique par rapport aux affairistes du business…
Alors j’ai décidé d’entrer en dissidence. Je sais que l’on veut me débarquer de mon job, comme les copains. Mais j’ai des dossiers sur tout le monde, et ils le savent. J’ai eu des jobs stratégiques dans le passé qui m’ont aidé à amasser des tonnes d’informations je dirais compromettantes sur tout le monde ici : si vous saviez tout ce qu’on se permet dans l’administration ! Des privilèges invraisemblables pour le commun des mortels existent ici, et des usages quasi frauduleux de fonds publics, c’est monnaie courante. Et ils savent que j’en userai s’ils m’emmerdent. Je les tiens, et en même temps je ne bouge pas. J’attends qu’on me propose une mission digne de moi et en attendant je fais le dos rond et je joue les gentils. Mais je ne suis pas gentil, pas avec eux. J’ai vu trop de gens brisés, humiliés par ces pratiques arbitraires pour ne pas chercher à me défendre en pensant aussi à tous ceux qui sont restés sur le carreau malgré leurs immenses qualités et leur dévouement.
C’est malheureux d’en arriver là, mais je pense de plus en plus que vu la tournure que prend le management ici, on n’a pas le choix. C’est une question de survie ».