« A quoi » ou « pour quoi » résistent les salariés ? Quelles formes prend la résistance contemporaine ?
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78 - Contre l’évaluation : un syndicaliste discret au travail
Francis n’est pas un militant forcené. Il a pourtant lutté pendant des mois pour éviter l’application forcée d’un outil d’évaluation de compétences dans son entreprise. Et il a gagné, avec les autres acteurs syndicaux qui sont montés au front sur cette affaire… Il raconte.
« La DRH a voulu nous imposer un projet d’outil d’évaluation des salariés, déclinaison d’un système déjà appliqué dans d’autres pays du groupe en Europe. On a de suite vu qu’il y avait un gros problème. On a contesté les critères mêmes de l’outil, qui étaient contraires aux métiers mêmes de l’entreprise. Chaque salarié était sensé être jugé au regard de critères quantitatifs et qualitatifs, et aussi des valeurs européennes de l’entreprise : intégrité, loyauté, focus client... Un engin super opaque ! Un salarié doit être réputé loyal et intègre, sinon il sort, ça veut dire quoi ? Le gros souci pour moi était l’absence de valeurs partagées, justement. On touchait à l’intégrité des personnes, pour le coup, c’est sûr, en stigmatisant comme on voulait tel ou tel aspect du comportement des gens. Inacceptable.
On sentait la DRH gênée par rapport au contexte français, mais en même temps coincée par son contexte européen aussi ! Mais on a tenu bon, on a demandé une expertise, qui a révélé tous les dysfonctionnements de l’outil, lors d’une réunion où la DRH acquiesçait sur les résultats du consultant, mais n’a rien changé par la suite pour autant. Ni le CE ni le CHSCT n’ont alors rendu d’avis, ce qui a juridiquement bloqué le processus. On était dans une posture de discussion, mais pas la direction, qui a dit « tant pis on y va quand même », et là ça a été la bataille juridique, l’ensemble des syndicats, le CE, le CHSCT ont porté l’affaire en justice avec un avocat, le tribunal a déclaré le système d’évaluation illicite, ni plus ni moins… on retrouve tous nos arguments dans la décision de justice.
Ça a été un gros coup ; vraiment, la première fois en France qu’un système d’évaluation des salariés était condamné pour raisons de fond, sur les critères de l’outil et pas seulement sur la procédure ! Trois semaines plus tard, lors d’un CE, la direction a annoncé qu’elle renonçait à faire appel… C’est une belle victoire aussi pour les salariés des autres entreprises, on a eu le sentiment de faire quelque chose de vraiment valable pour tout le monde… ».
Aujourd’hui, Francis n’est plus autant engagé dans la lutte syndicale ; laquelle fatigue. Et puis il faut à un moment passer à autre chose. Mais il reste fier de ce que lui et ses collègues ont obtenu, contre vents et marées.