Pourquoi s'intéresser à la question de la résistance en milieu professionnel alors que tant a déjà été écrit sur ce thème ? Les histoires de résistance proposées ici visent à analyser un sujet qui mérite d'être repensé à l'aune de plusieurs

phénomènes : la globalisation des entreprises et la financiarisation de leur gestion, l'individualisation de la relation d'emploi, la montée de nouvelles valeurs, la revendication de nouvelles identités par les experts et les cadres en particulier. Tandis que certaines histoires sont tirées de sources bibliographiques qui traitent de la résistance dans les organisations contemporaines, d'autres proviennent des témoignages que vous avez bien voulu déposer. Ceux-ci sont toutefois réécrits par nos soins afin de garantir votre anonymat et celui des protagonistes évoqués.


Je claque la porte


  41 - Un malentendu sur le salaire qui finit mal


Manu a connu quelques difficultés à trouver sa voie. Les études, ce n’était pas franchement son truc. Il n’était pas mauvais, mais lui ce qu’il voulait c’était bouger, sortir de sa bourgade, découvrir la vie. Quand il arrive sur Lyon à 19 ans, il n’a pas de difficulté à trouver une agence d’interim qui le fait travailler. Après à peine un an de cette nouvelle vie, une de ses connaissances récentes lui parle d’une nouvelle entreprise qui se lance pour vendre du matériel de bureau. Ils cherchent un commercial, quelqu’un qui présente bien et qui en veut.

Manu décide de tenter sa chance et accepte le poste. Ce qui l’a séduit d’entrée de jeu c’est l’ambiance dans l’entreprise : « Il y avait vraiment un super esprit », se rappelle Manu avec un brin de nostalgie. « Je me souviens encore quand je devais partir chez un client je savais que tout le monde était derrière moi. Si j’avais besoin de quoi que ce soit je n’avais qu’à appeler : j’étais sûr d’obtenir une réponse au plus tôt, que ce soit pour une info sur un client ou pour une question technique. Même au fin fond d’un trou paumé, je n’étais pas tout seul ».
Le job était prenant et supposait de nombreux déplacements, mais il plaisait à Manu. Pour lui qui avait toujours eu envie de découvrir des tas de personnes et de situations, c’était génial.

D’autant que très rapidement, il a pu développer des relations privilégiées avec ses clients auxquels il ne se contentait pas de vendre du matériel. Il leur apportait aussi du conseil. La situation aurait pu durer si Manu ne s’était pas vu proposer une autre opportunité. Il était en poste depuis deux ans et demi environ quand un de ses amis le contacte : celui-ci veut lancer sa propre entreprise et a bien envie de le faire avec Manu. Le projet est alléchant. Tout le monde autour de Manu a bien compris que c’était une proposition qui ne pouvait pas se refuser. Manu part donc sur Paris pour s’atteler à sa nouvelle mission. Il a un réseau de distribution à mettre en place et doit en particulier négocier les modalités de fonctionnement avec les fournisseurs, préciser la stratégie commerciale, ficeler le projet sur un plan juridique, recruter et former les personnes en charge de la vente…

Malheureusement, le projet ne voit pas le jour. Une partie des sommes pour lancer l’entreprise devait être apportée par le partenaire de Manu. Il compte sur la vente d’une start up qu’il avait créée 4 ans plus tôt. Mais l’éclatement de la bulle informatique est passé par là. La vente ne peut se faire au niveau de valorisation envisagé. Les deux amis mettent un terme à leur projet. Manu vient de se marier. Son ami, déjà père d’un petit garçon de 11 mois, devient papa pour la deuxième fois. Il aspire à un certain « confort de vie ». Ce n’est pas pour lui le moment de prendre des risques. Pour les deux amis, la priorité est de ne pas se créer de passif.
Manu n’a pas eu de mal à se relancer. Il avait gardé de bons contacts avec ses collègues précédents. L’entreprise se portait bien. Manu s’est vu confier le développement d’une nouvelle zone géographique.

Mais il s’est vite rendu compte que l’ambiance de l’entreprise avait changé. Il y avait eu un rachat. Les nouveaux dirigeants voulaient une politique de croissance plus agressive. L’esprit d’équipe qu’avait tant aimé Manu en avait pris un coup. La pression individuelle était plus forte ; chacun avait tendance à se focaliser en priorité sur l’atteinte de ses objectifs.
Cette évolution ne posait pas de problème majeur à Manu. Très tôt, il a renoué avec le succès. Ses clients, il les aimait toujours bien. Il n’avait pas de mal à voir ce que lui et ses équipes pouvait leur apporter. Ses performances étant très supérieures à ses objectifs, Manu a voulu changer de statut. Conscient de son potentiel et de ce qu’il pouvait apporter à son employeur, il a demandé à bénéficier d’un plan de stock options. La réponse qu’il a reçue lui a fait l’effet d’une douche froide. Les propositions qui lui étaient faites lui semblaient indécentes. Tant le nombre d’actions qui lui était proposé que le montant de leur valorisation lui montraient l’étendue du désaccord entre lui et son employeur. Il était clair que l’entreprise considérait qu’elle avait déjà fait un geste en le réintégrant et qu’elle n’entendait pas aller plus loin. Il était hors de question de lui accorder des avantages spécifiques. Manu considérait au contraire que son retour était du à ses qualités et que son engagement devait être reconnu.

Les explications apportées par son hiérarchique n’y ont rien changé. Il savait déjà que l’entreprise l’appréciait. Maintenant, Manu voulait son « dû ». Dès qu’il a compris qu’il ne pourrait pas faire changer la position de son employeur, Manu a pris sa décision. Se mettre en chasse d’une nouvelle opportunité. Quand il a démissionné un an plus tard, il savait que c’était « pour de bon ». La rupture avec son employeur était consommée. Il a été accusé de malhonnêteté. On lui a reproché d’être un opportuniste, sans aucune reconnaissance. On l’a accusé de vouloir détourner à son profit les contacts de son employeur. Manu, lui se « sentait clean ». Il l’avait dit et démontré: il était prêt à donner beaucoup mais il voulait être payé en retour. Il n’y avait aucune raison qu’il paye pour un retour qui avait autant apporté à son employeur qu’il l’avait dépanné.


Pour citer cette histoire :
OCE centre de recherche, Le malentendu, www.jeresiste.com, décembre 2008.
© jeresiste.com



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