Pourquoi s'intéresser à la question de la résistance en milieu professionnel alors que tant a déjà été écrit sur ce thème ? Les histoires de résistance proposées ici visent à analyser un sujet qui mérite d'être repensé à l'aune de plusieurs
phénomènes : la globalisation des entreprises et la financiarisation de leur gestion, l'individualisation de la relation d'emploi, la montée de nouvelles valeurs, la revendication de nouvelles identités par les experts et les cadres en particulier. Tandis que certaines histoires sont tirées de sources bibliographiques qui traitent de la résistance dans les organisations contemporaines, d'autres proviennent des témoignages que vous avez bien voulu déposer. Ceux-ci sont toutefois réécrits par nos soins afin de garantir votre anonymat et celui des protagonistes évoqués.
81 - Protéger le produit, une question de principe…
Frank a été élevé dans la banlieue parisienne, plus de 20 ans dans un univers difficile. ‘Il ne faut pas avoir peur de son ombre… on n’est pas dans la vie pour se faire chier… on ne peut pas tout accepter, quoi que cela coûte’. C’est ainsi qu’il voit non pas la vie toute entière, mais au moins un morceau de son parcours.
Après un diplôme de journalisme, il enclenche sa vie professionnelle, dans une agence de communication dirigée par un ‘voyou’ : ‘Ce type m’a juste donné envie de faire du rentre dedans’. Il écrit une lettre au nom du collectif, pour dire son fait au patron à propos de certaines pratiques douteuses. Il décidera de partir.
Dans son second emploi aussi il gardera son franc parler, sa franchise. ‘Quand je vois des trucs absurdes, aberrants qui nuisent à l’entreprise, à la qualité du travail, et in fine aux gens tout court, je dois le dire. Peu importe les conséquences’.
Aujourd’hui Frank travaille dans un journal. Il dit qu’ils passent beaucoup de temps avec sa rédaction à défendre les intérêts à long terme du journal, qu’il s’agit en fait de ‘protéger le produit’ de l’intérieur, contre la tendance de la direction à vouloir transformer un beau produit reposant sur de nombreux abonnés en un ‘vulgaire gratuit financé par la pub’. Frank se dit en colère contre la nécessité de se protéger contre son propre employeur ! Car les dirigeants « jouent leur peau à 6 mois ou un an sous la pression d’actionnaires et de la conjoncture pour la recherche de revenus rapides, quelles qu’en soient les conséquences ». Avec ses collègues, ‘ils ne sont pratiquement jamais d’accord sur rien avec le management du journal et les commerciaux. Ils ne voient simplement ni le monde, ni le job de la même façon. Comme il le dit, ‘heureusement que le produit marche bien, on s’appuie sur notre succès pour résister aux tentatives sans arrêt de déstabilisation.
Car Frank ne comprend pas que la direction de l’entreprise veuille changer la logique de fond d’une équipe qui produit un journal apprécié des lecteurs. ‘Je ne sais pas, ce sont sans doute des managers venus des Etats-Unis’. Il a jugé les nouveaux managers du journal, rapidement il en convient, à leur discours lors d’une célébration : ‘le type a vociféré, c’est l’année ou jamais de faire du business !’. Comme si on n’en faisait pas…’. Là encore, une divergence de fond s’exprime : « pour eux, le business, c’est la vente de pages de pub ; pour nous, c’est la vente d’un journal intéressant ». Frank pense que ces deux visions ne sont plus conciliables et que fatalement, « ça va être la guerre ».
Frank a déjà écrit au PDG de l’entreprise il y a quelque temps, un mail où il exprimait son désarroi et sa colère devant les décisions bizarres, ‘contre nature’ et inverses aux soi-disant valeurs affichées par l’entreprise, prises par le management. ‘Et tout ceci se traduit par des conditions de travail qui se dégradent, plus de primes, plus d’augmentations de salaires, un patron de rédaction qui court-circuite des décisions éditoriales…’. Il ressent un ras le bol, une lassitude même s’il adore son job, ‘ces types vont réussir à m’en dégouter, à me donner envie d’aller voir ailleurs’. Et il avoue que le fait de ne même pas savoir vraiment à qui il doit en vouloir est pire que tout : ‘on a affaire à des machines, à des tableaux de bord, mais d’où viennent ces décisions, personne n’y est jamais pour rien’.
C’est cela qui est frustrant pour Frank : à qui écrire, sur qui taper, avec qui discuter ? Sûrement pas avec les managers de l’entreprise, ‘même eux au fond n’y peuvent rien, ils font leur job sans doute, juste, le problème c’est que leur job est inutile, ils passent leur temps à faire du reporting sur un business auquel ils ne comprennent rien, et qui ne les intéresse absolument pas’.
Alors Frank se dit qu’ici aussi, il ne faut surtout pas avoir peur de son ombre, et qu’il faut dire les choses, car après tout on ne risque pas sa peau : alors il faut « l’ouvrir », dire ce que l’on pense en argumentant. Histoire de ne pas léguer un monde de l’entreprise « absurde et inhumain » à nos enfants. C’est juste ‘une question de principe’.