Pourquoi s'intéresser à la question de la résistance en milieu professionnel alors que tant a déjà été écrit sur ce thème ? Les histoires de résistance proposées ici visent à analyser un sujet qui mérite d'être repensé à l'aune de plusieurs

phénomènes : la globalisation des entreprises et la financiarisation de leur gestion, l'individualisation de la relation d'emploi, la montée de nouvelles valeurs, la revendication de nouvelles identités par les experts et les cadres en particulier. Tandis que certaines histoires sont tirées de sources bibliographiques qui traitent de la résistance dans les organisations contemporaines, d'autres proviennent des témoignages que vous avez bien voulu déposer. Ceux-ci sont toutefois réécrits par nos soins afin de garantir votre anonymat et celui des protagonistes évoqués.


Je dis non


  92 - « Sortir du placard » et agir autrement dans l’entreprise


Charles a eu cinquante ans il y a peu. Il est cadre dans une entreprise qui s’occupe de maintenance d’appareils téléphoniques high tech. Depuis plus de 5 ans, il lutte pour survivre dans une entreprise où le management « nouveau style » a fait brutalement son apparition suite à des rachats.

Charles a été, comme pas mal d’autres collègues, « placardisé », mis sur la touche. C’était à son retour d’un long congé maladie. Fragilisé par une maladie grave, il ne cherche pas aujourd’hui à savoir si l’entreprise en aurait profité pour le « dégager ». Il constate juste qu’en peu de temps, avec quelques changements de patrons, il est devenu un « pestiféré » après avoir été un des cadres les plus performants et les plus appréciés de l’entreprise.
Lorsqu’un de ses collègues se suicide en 2008, il réalise encore plus à quel point il faut se protéger, à quel point c’est sa vie même qui est en danger. Car personne ne le fera à sa place. Sa maladie lui a aussi fait prendre conscience qu’il n’est pas forcément utile de chercher à se projeter sans cesse dans le futur. Il faut vivre, voilà tout. Mais il rend son entreprise responsable du décalage énorme qui existe aujourd’hui entre les « missions de merde » qu’on lui confie de temps à autre en passant, et un salaire lié à sa « vie d’avant ».

Sa vie d’avant…celle d’un manager d’une business unit de 100 personnes, techniciens, ingénieurs, dans un milieu concurrentiel et sous pression. Charles n’est pas ingénieur, il est peu diplômé. Mais il est reconnu comme excellent, performant, loyal, dur en affaires mais aimé de ses clients et des ses collaborateurs. L’ancien modèle du manager, comme il dit. Son entreprise en moins de 10 ans est devenue numéro deux mondial dans son secteur. Alors, la concurrence il connaît, on ne peut pas aujourd’hui lui sortir le discours sur le « quinquagénaire pas mobile, pas adaptable, feignant ou passé de mode » qu’il entend si souvent dans son organisation. Ce monde privé, impitoyable que ramènent sans cesse les « nouveaux managers » pour justifier leur brutalité, il l’a connu de près. Et s’en est très bien sorti. Alors ?

Sa placardisation, il la juge simplement injuste, incompréhensible dans « un monde d’hommes normaux ». Jamais expliqué, jamais discuté, tombé des nues un beau jour de la bouche même de son ex-adjoint, nommé pour le remplacer pendant son mi-
temps thérapeutique… Jamais Charles n’acceptera d’être ainsi jeté, de devenir sans raison l’adjoint de l’adjoint.
Dès lors, c’est la guerre. Pourtant Charles n’est pas un belliqueux. Mais il reconnaît qu’il est une « grande gueule ». La guerre n’est jamais ouverte, mais sourde, lente. Un jour on lui retire son équipe. Souvent on repousse les rendez vous qu’il n’aura finalement jamais avec la hiérarchie. Un autre jour, on l’accuse de comploter contre cette même hiérarchie… Mais il ne bouge pas d’un pouce, il garde sa ligne de conduite, « car j’ai des valeurs, des convictions et je sais ce que je vaux ».

Charles va entrer dans un syndicat, « car on ne sait jamais ». Il va même rapidement prendre le leadership d’une grève symbole sans précédent dans son entreprise ; quelques heures, en 2009, pendant lesquelles 50% de ses collègues écriront au DRH leur soutien au mouvement Inimaginable dans leur vie professionnelle. Certains avec la complicité du management, resteront chez eux en « télétravail »… Charles n’en profitera pas. Il est passé du côté des « opposants », mais ce n’est pas le résultat de son projet, de sa volonté. C’est l’entreprise, par ses décisions, qui l’y a poussé. Il exerce alors ses talents de manager, de leader, mais « de l’autre côté »…
Mais il ne veut pas de mal à son entreprise. Si elle lui refaisait confiance, il dit même qu’il replongerait dans le management. Vingt-trois ans dans la même entreprise, avec des hauts, des bas, ne le dégoûtent pas de son métier, du plaisir de toujours bien faire le travail…


Pour citer cette histoire :
OCE centre de recherche, « Sortir du placard » et agir autrement dans l’entreprise, www.jeresiste.com, décembre 2009.
© jeresiste.com



> Déposer vos commentaires > Lire les commentaires

    Imprimer      Histoire suivante

Flash info
> Tensions sociales internationales
A lire dans la rubrique actualités
> Des mouvements de grève en 2010
A lire dans la rubrique actualités

Les histoires
les + consultées
> Etre haut fonctionnaire et résistant ?
> Un malentendu sur le salaire qui finit mal
Les histoires
les + commentées
> Etre haut fonctionnaire et résistant ?
1 commentaires
> Les patrons d’agence se rebiffent
1 commentaires
| Mentions légales | Crédits | Plan du site | Contacts |