Le site jeresiste.com a été développé dans le cadre d'un projet de recherche
financé par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) et conduit par des chercheurs du centre de recherche Organisations, Carrières et nouvelles Elites (OCE) d'EMLYON .
L'objectif du site est de recueillir des témoignages qui nous permettent d'enrichir notre compréhension de la résistance.


Notre projet


Pourquoi s'intéresser à la résistance ?

La résistance est une figure connue des rapports de travail. Elle est même une figure connue de la vie quotidienne : les étudiants « résistent » aux contraintes des écoles par la triche et la « pompe », les enfants « résistent » à l'autorité parentale par la dissimulation etc. Au travail, la résistance a été analysée à partir de deux entrées principales.


La première insiste sur le caractère organisé et collectif de la résistance et tend à l'assimiler aux luttes et conflits sociaux institués dans le cadre de la 'lutte des classes'. Ici la résistance est une opposition, une réaction à l'injustice et à l'infortune. Les résistants sont campés comme opprimés et légitimes dans leur volonté de transformer, voire d'abolir un système. Dans cette version, la résistance ne peut être que totale. L'objectif est de renverser des structures de pouvoir présentées comme forcément préjudiciables aux résistants.


La seconde entrée insiste sur la capacité subjective qu'ont les individus de se faufiler même entre les mailles toujours plus serrées d'un système de pouvoir donné, d'en interpréter les règles et de trouver le pouvoir d'en rire, de se moquer, voire de construire des identités alternatives à celles imposées par les discours dominants des élites dirigeantes. Une tendance actuelle des études sur la résistance analyse comment le cynisme, le sabotage, les surcroîts ironiques d'obéissance, ou des comportements faussement allégeants permettent aux individus de survivre, voire de donner du sens à leur expérience au travail en leur procurant un peu d'autonomie. Ici, nulle institution n'est nécessaire pour prendre en charge les actions des résistants. Celles-ci sont l'affaire des personnes, de leurs capacités, de leurs projets. Quelle que soit la forme qu'elle emprunte, la résistance est pensée comme une expérience subjective, locale. Au-delà des manifestations de la résistance, c'est alors son sens qui doit être interrogé. En effet, la résistance ne peut plus se résumer au projet de renversement des pouvoirs en place. C'est une expérience essentiellement personnelle et donc au sens pluriel.

Cette nouvelle approche de la résistance pose de nombreuses questions dont en particulier :

- les profils des résistants actuels,

- leurs motivations,

- les ressources spécifiques sur lesquelles ils s'appuient,

- les conséquences possibles de ce type d'action.




Les questions au coeur de notre projet




Notre projet se propose de contribuer à la redéfinition en cours des visions de la résistance en approfondissant l'idée de résistance productive. A l'instar de l'idée de résistance créative mise en avant pour rendre compte de la possibilité pour les individus de développer des identités différentes de celles qui leur sont proposées par les discours et dispositifs de gestion, l'idée de résistance productive admet que la finalité de la résistance n'est pas forcément de renverser les structures de pouvoir. L'idée de résistance productive vise toutefois à souligner que la résistance peut aller au-delà de l'opposition à l'emprise de la rhétorique managériale. Dans cette perspective, les individus ne se limitent pas à des formes de résistance éventuellement symboliques qui leur permettent essentiellement de conserver leur quant à soi. Ils posent aussi des actes qui vont changer plus fondamentalement leur situation que la moquerie par exemple, ou l'allégeance de surface.

Pour nous, la résistance productive a clairement un objectif de transformation, au minimum des situations individuelles. L'objectif est d'échapper à certaines contraintes et de ne pas être conduit à agir de manière trop contraire à ses valeurs. Cette notion de résistance productive vise en particulier à rendre compte du développement depuis quelques années de comportements de type stratégique et éthique de la part d'individus parfaitement intégrés et socialisés, souvent performants et apparemment conformes à l'idéal managérial du bon employé. Pourtant un jour, ces personnes expriment un désaccord fondamental avec une décision ou une orientation de l'entreprise dans laquelle elles travaillent. De manière non équivoque, elles vont refuser certaines des injonctions qui leur sont faites.


L'objectif de notre recherche est de comprendre les ressorts qui conduisent ces individus « bien sous tous rapports » à refuser une promotion, à contester une décision, à critiquer une orientation stratégique au nom de valeurs qu'ils refusent de sacrifier : que font ils alors ? Quelles actions entreprennent-ils ? Quels risques prennent-ils ? Que leur arrive-t-il ? Comment l'entreprise et son management réagissent-ils à ce qui apparaît le plus souvent comme une surprise, un acte inattendu ?



Pour répondre à ces questions, nous souhaitons approfondir l'analyse de deux situations de résistance.




La première est la situation de « sortie du système ». Là, la personne est confrontée à une incompatibilité entre sa façon de voir le monde, certaines de ses valeurs et de son « héritage » (parental, éducatif), certaines dimensions de son mode de vie, et une injonction de l'entreprise la concernant ou concernant un collègue plus ou moins proche. Sans y être forcé, la personne va considérer d'elle même qu'elle doit partir, c'est-à-dire quitter son entreprise, voire parfois, quitter le monde des organisations, pour entrer dans une autre vie, un autre projet.


La seconde situation que nous analysons est celle qualifiée de création « d'enclaves non orthodoxes ». Dans ce cas de figure, des individus décident de constituer une coalition temporaire fondée sur le rejet d'une décision ou d'une orientation managériale qui les concerne en tant que collectif (un groupe professionnel, une unité d'une entreprise, toute autre formation sociale dans l'entreprise). Ils vont contester ouvertement la façon dont une solution a été trouvée ou une décision a été prise, voire, plus largement, la façon dont une entreprise fonctionne, conçoit et développe sa stratégie. Ici, la résistance correspond à une volonté de discussion, de confrontation d'arguments qui bien souvent aboutissent à la formulation de propositions, d'alternatives. Il s'agit de « résister dedans », même si l'issue de ce type de mouvement est bien entendu incertaine pour les individus pris un à un.



L'analyse de ces situations de résistance visera à rompre avec la tendance consistant à voir dans la résistance un dysfonctionnement, un mal à surmonter. Dans notre optique, les résistants ne sont pas forcément des fortes têtes, ni des individus incapables de saisir les enjeux de l'entreprise. Ils sont avant tout les porteurs d'une autre vision du monde. Ils utilisent leur expertise, leur fonction spécifique pour faire vivre leurs valeurs. Dès lors, la résistance pourrait bien constituer le meilleur terreau pour aider les entreprises à changer, à condition toutefois que ces dernières se montrent capables de construire des interactions intelligentes avec les résistants.



A travers les histoires de sorties et d'enclaves que nous recueillerons et analyserons, nous cherchons par conséquent à analyser non seulement les conditions de la résistance productive, mais aussi sa portée sociale possible.
Des effets de masse sont-ils envisageables qui permettraient de changer le regard sur l'entreprise et sur le travail ? Cela peut-il changer l'idéologie managériale en vigueur, la façon même dont la société organise le rapport entre le travail et les projets de vie ? Autant de questions d'envergure que notre projet de recherche visera à confronter à une abondante littérature, et qui seront nourries patiemment par les histoires que nous pourrons identifier.




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